Lu dans : Regards sur la Céramique Contemporaine (3ème Biennale du Grand-Pressigny)
Il y a du bonheur, évidemment, dans les oeuvres de terre vernissée de Jean-Nicolas Gérard. Elles sont amples, massives et semblent procéder d'un développement spontané, sorties des mains d'un démiurge, pour qui la terre à tourner, à modeler, à entailler, à recouvrir d'engobe ou de vernis, à graver, à cuire, est l'élément naturel. En prenant à son compte la pratique traditionnelle, en pays méditerranéens, de la terre vernissée, Jean-Nicolas Gérard en a adapté l'esthétique et les techniques à son tempérament. Là où il y avait de la fluidité dans les formes, de la convention dans les décors, il a substitué un traitement de choc sur la terre : tournages heurtés, taillés "au couteau", piètements et cols surdimensionnés, flancs et rebords laissés épais, parties laissées brutes en opposition aux parties vernies, donnant à la terre cuite dans son four à gaz choisi pour obtenir des cuissons comparables aux cuissons en four à bois, un relief et un caractère qu'on croyait réservés au grès.
Quant aux décors, si tant est qu'il faille les saisir séparément de la globalité de l'oeuvre, ils sont faits de grands aplats d'engobes aux oxydes, juxtaposés et parcourus de lignes tracées au stylet fortement appuyé, écorchant la terre et formant une écriture hésitante et incontrôlée, énigmatique et insolente, faite de traits sinueux, de ponctuations et de boucles. On est, avec l'oeuvre de Jean-Nicolas Gérard, devant une double pratique et une double culture : potière et picturale. Potier, il l'est assurément et le revendique. Ce sont des pots d'usage qu'il fabrique, pour la table, pour les fruits, , pour le thé, et encore faut-il ajouter que ces pots, loin de cacher leur caractère utilitaire, l'affichent au contraire par leur taille géante s'il s'agit de plats, de boîtes ou de vases. C'est la force des potiers comme Jean-Nicolas Gérard de convaincre qu'il n!y a pas d'antinomie entre la fonction explicite d'une oeuvre et sa capacité à transmettre une charge émotionnelle. Et puis, Jean-Nicolas Gérard, qui aime les peintres, est aussi véritablement peintre, ce qui est patent pour les plats, nombreux dans son travail, mais aussi pour les pots tournés, sortes de polyptiques en rotation, avec, comme fil conducteur, ce trait dramatique qui parcourt les plages de couleurs épaisses, vert foncé, jaune acide, brune, ici craquelées, là, laissant la terre affleurer, toujours animées d'une intensité, d'une dynamique, d'un mouvement qui fondent une identité plasticienne.
BERNARD COURCOUL.
|